il y a encore en moi un reste de cette pensée naïve mais solide selon laquelle la joie est un mauvais présage. j’ignore d’où vient cette pensée à laquelle j’ai cru, très bêtement, très longtemps. je m’aperçois seulement maintenant - alors que je traverse depuis plusieurs mois un paysage triste -  combien cette pensée m’a rendue profondément peureuse, profondément malheureuse.
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il faut s’efforcer de faire bonne mesure du pessimisme qui ne doit pas éteindre la joie mais - d’une façon ou d’une autre - la rendre plus belle.
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quand il a 75 ans, michel-ange continue de ciseler le marbre.
il a tiré de la pierre les principales figures des textes bibliques.
à rome, à florence, on l’a surnommé “le divin”.
il se méfie sans doute de ce compliment qui le répugne un peu. 
dans son atelier il oublie sa gloire qui est pourtant immense.
il travaille.
ses élèves l’observent.
il a offert au monde la beauté, permettant à tous ceux qui voient ses oeuvres d’approcher la pureté de l’harmonie.
lui est impénétrable. intouchable. solitaire.
à son âge, la vie n’est plus, il le devine, qu’un émiettement de secondes qui le font avancer vers le silence. 
tout le lasse de plus en plus sauf travailler.
il le fait sans cesse. de l’aube à l’aube.
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la neige tombait t-elle, fragile? ou bien était-ce le printemps?
personne ne connait le jour précis où le bloc sur lequel le sculpteur travaille avec tant d’ardeur se brise.
michel-ange est habitué à l’insolence du marbre. la pierre la plus dure est aussi la plus fragile, il le sait. c’est pourquoi il aime le marbre plus que toute autre matière parce qu’il ne le dompte jamais tout à fait. 
avec les années il a appris à l’entendre. et, il est certain que le marbre lui parle, ne parle qu’à lui. c’est son secret le plus intime.
cette fois cependant la pierre l’a trahi.
était-il trop épuisé par les heures passées à manier son ciseau? il n’a rien senti et n’a pas, comme parfois, retenu son geste et frappé moins fort, adoucissant ses coups.
il a été sourd.
il se révolte, plein de colère, de chagrin et d’incompréhension.
le bloc est détruit, c’est presqu’un cadavre sur lequel la lumière d’un matin s’étend comme un voile.
quand le serviteur de michel-ange entre dans l’atelier, le sculpteur est recroquevillé contre un mur.
il est paralysé.
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jouer à être: quelle est cette imbécilité?
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nous sommes libres pour être justes